TEST – Enterre-moi, mon amour : un jeu bouleversant sur fond de drame humanitaire

Développé conjointement par les studios français The Pixel Hunt et FIGS en partenariat avec ARTE France, « Enterre-moi, mon Amour » est un jeu textuel dont la seule interface est celle du téléphone de Majd, compagnon de Nour, une jeune syrienne qui décide de fuir la guerre pour rejoindre l’Europe. Minimaliste dans sa forme, « Enterre-moi, mon amour » se révèle un jeu puissant sur le fond.

• Genre : jeu textuel à embranchements scénaristiques, histoire inspirée du réel.
• Développeurs / éditeur : The Pixel Hunt, ARTE France, Figs / Dear Villagers.
• Support de test : Nintendo Switch.
• Version du jeu utilisée pour ce test : version eshop (exemplaire acheté).
• Disponible sur : Nintendo Switch, PC (Steam), Android (Google Play), iOS (Apple Store).
• Langue(s) disponible(s) : français intégral.

Si proche et pourtant si loin

Enterre-moi, mon amour est un jeu qui narre l’histoire de Nour, jeune infirmière syrienne qui décide de quitter son pays pour fuir la guerre et rejoindre l’Allemagne. Et c’est Majd, son compagnon qui est resté en Syrie, que le joueur incarne afin de dialoguer avec Nour par le biais d’une application de type What’s App ou Messenger.

Si l’interface du jeu est très simple et se cantonne à cette application de messagerie qui servira d’unique moyen de communication entre Nour et Majd, c’est sur le plan narratif qu’Enterre-moi, mon amour déborde de puissance émotionnelle et d’intelligence interactive. Dès le début du jeu, on se retrouve à suivre le périple de la jeune femme qui part seule rejoindre l’Europe de l’ouest, côtoyant rapidement le spectre moral du genre humain dans toute sa largeur. Durant les premières minutes, par exemple, on se retrouve rapidement à conseiller Nour qui fait face à un taxi peu scrupuleux qui ne semble pas hésiter à mentir pour faire gonfler ses tarifs, alors qu’au même moment, un jeune enfant profite de la situation pour tenter de mettre Nour en relation avec un obscur cousin qui aurait la possibilité de la faire voyager pour moins cher.

« Si proche et pourtant si loin », ainsi pourrait-on résumer la sensation que l’on éprouve dans la peau de Majd. Si les discussions régulières avec Nour permettent de ressentir la complicité et le lien fort qui unit les deux partenaires, il y a un sentiment d’impuissance qui grandit au fil du jeu lorsque l’on se rend compte que Nour évolue toute seule au milieu d’un environnement hostile où elle n’a aucun droit et où le danger guette à chaque instant. Cette sensation d’impuissance se renforce et devient même parfois déchirant lorsque vient le moment de prendre des décisions pour Nour. Car si la jeune femme est doté d’un moral d’acier et d’un caractère indépendant, celle-ci n’est pas pour autant imperméable à la difficulté (et parfois à la violence) des évènements qui l’entourent.

Que faire, par exemple, lorsque votre compagne traverse une frontière en pleine nature en compagnie de plusieurs réfugiés, et que celle-ci devient tétanisée par l’hésitation alors qu’une mère et son enfant ralentissent le pas et que l’homme fort et expérimenté du groupe marche tellement vite qu’il s’éloigne de plus en plus ? Dans ces moments difficiles, c’est au joueur que revient la responsabilité de guider Nour vers ce qui lui semble être le meilleur choix pour sa survie et son moral. Dans cet exemple, le choix sera de rester avec la mère et son enfant quitte à avancer plus lentement et sans connaissance du terrain (et en prenant le risque de rester avec un enfant capable de pleurer et de signaler leur position), ou les laisser derrière pour rejoindre au pas de course l’homme qui connait le chemin et avance plus rapidement (et en acceptant d’ignorer le destin qui attend la mère et l’enfant).

Jouer avec le réel, un concept complexe

Et c’est précisément sur ce point qu’Enterre-moi, mon amour frappe fort. En s’inspirant directement du réel et du vécu des réfugiés syriens de ces dernières années, par le biais d’un travail de documentation auprès de ces derniers et de diverses ONG, les développeurs proposent ici un récit à embranchements qui ne fait aucune concession vis-à-vis du joueur. A aucun moment, les lourds choix à effectuer ne sont balisés pour indiquer lequel serait le meilleur ni ne sont adaptés pour prendre le plaisir du joueur en considération. Ce réalisme brut(al) qui n’est déguisé par aucune pirouette de game-design est ce qui frappe le joueur au plus profond de sa sensibilité. Dans la vraie vie et dans le quotidien de tous ces réfugiés, le choix de la survie est parfois incompatible avec le choix qui apparaît comme le plus moral. Et c’est ainsi, sans artifices et sans prendre de gants, que le jeu nous montre les diverses conséquences de ces déplacements forcés de populations, comme les effets potentiels du désespoir et de la peur sur la boussole morale de chacun.

L’application de messagerie utilisée au fil du jeu, quant à elle, propose souvent plusieurs types d’interaction au joueur. A certains moments, par exemple, envoyer un selfie ou un message de soutien à Nour aura un impact sur le prochain embranchement scénaristique. Et il en va de même, évidemment, si vous faites preuve d’indélicatesse à son égard. Comme dans la vraie vie, garder le moral et savoir que quelqu’un vous aime et vous soutient sont des moteurs puissants pour dépasser vos propres limites. Et à ce sujet, Enterre-moi, mon amour fait preuve d’un grand souci du détail et du réalisme, car la moindre erreur dans vos relations avec Nour ou dans les conseils que vous lui donnez pourront avoir de lourdes conséquences à plus ou moins long terme. Cette haute précision dans les rapports humains entre Nour et Majd permettent ainsi au joueur de s’immerger dans l’histoire de la manière la plus naturelle possible en se glissant totalement dans la peau de Majd. Et ce, sans arrière-pensée parasites au sujet des mécaniques cachées du gameplay.

« Bien que le scénario d’Enterre-moi, mon Amour comporte 110 000 mots (soit un peu plus qu’Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban), vous en découvrirez typiquement seulement 15% en terminant le jeu une première fois. » – message des développeurs.

 

Pour appuyer ce besoin de créer des multitudes de situations, le jeu dispose de 19 fins différentes ainsi que de 50 lieux que Nour pourra traverser en fonction des choix effectués au cours de son périple. En une seule partie, toutefois, c’est seulement 15% du contenu global qui sera présenté au joueur. Ce choix permet ainsi au joueur de découvrir des situations diverses et variées, mais aussi de peser le choix de ses conséquences. Dans un jeu limité en possibilités, il est assez facile de surpasser les mécanismes de jeu pour deviner à l’avance quel sera le meilleur chemin. Mais dans un jeu aussi fourni en choix et en conséquences, le joueur devient alors aussi perdu que Nour et Majd face à l’immensité et la complexité de cette partie du monde qui les sépare.

Car il ne faut pas oublier qu’Enterre-moi, mon amour n’est pas un simple jeu à expérimenter de façon ludique. A l’image de This War of Mine de11 bit Studios (précédemment testé par Komestai), Enterre-moi, mon amour se joue en gardant en tête que si les protagonistes du jeu sont fictifs, l’écrasante majorité des situations vécues à travers Nour et Majd est directement tirée de celles vécues par des millions de réfugiés à travers le monde et les années. Il serait ainsi malvenu, à notre sens, de l’entreprendre via l’unique angle du plaisir de jeu, sans prendre conscience des dures réalités qui ont permis à ce jeu d’exister – et de transmettre ce qui est le récit de toutes ses vies qui se sont parfois achevées trop tôt.

Bouleversant à plus d’un titre, le jeu créé par le trio Arte/Figs/The Pixel Hunt nous prend de plus en plus aux tripes au fur et à mesure que Nour s’éloigne de Majd et que les dangers inhérents à son voyage se font de plus en plus palpables. Politique dans son message qu’aucun angle idéologique ne vient cependant perturber, Enterre-moi, mon amour se raconte avec puissance par l’intermédiaire d’un récit à échelle humaine et d’un réalisme narratif bluffants. Avec un minimum d’empathie et une prise de conscience de la réalité qui se situe au-delà du jeu, il est difficile de ressortir de cette expérience indemne selon les fins que vous découvrirez. Pour le résumer ainsi, Enterre-moi, mon amour est un jeu petit par la taille mais grand (très grand) par sa capacité à nous émouvoir et à éveiller notre conscience. Plus qu’une œuvre à vivre, c’est également une œuvre à partager.

 

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Points forts

  • Un récit poignant
  • Des décisions difficiles à prendre...
  • Une qualité de narration bluffante
  • L'attachement rapide envers le couple de protagonistes
  • Seulement 5€ hors-soldes sur Switch et Steam, un peu plus de 3€ sur smartphones

Points faibles

  • Pas de sauvegarde de progression...
  • ...ni de sauvegarde tout court.
  • Quelques rares touches affichées dans l'interface qui semblent être dans le mauvais ordre (sur Switch)
8

Great

Co-fondateur de Try aGame, pinailleur en chef, amateur de belles histoires et fier papa de cette espiègle petite manette qui squatte chaque page du site.

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